Ubang et Yanyuwa :
une langue pour les femmes, une autre pour les hommes

Publié le 06/10/2018 par Éditions Assimil
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Récemment, plusieurs médias, et notamment la BBC qui lui a consacré un reportage, se sont intéressés à la communauté Ubang : il s’agit d’une population d’un village du Sud-Est du Nigeria, plus précisément de l’État de Cross-River.

À l’heure où les débats interrogent le lien entre genre grammatical et genre naturel, parlent de féminisation ou de démasculinisation, c’est à un autre type de distinction de genre que nous confronte cette communauté : femmes et hommes n’y parlent effectivement pas la même langue… mais ils se comprennent.

Une ou deux langue(s) ?

S’il s’agit toujours d’affirmer ou d’entretenir une différence par la langue, ce n’est plus tant une question grammaticale qu’une question de parole : au départ, fille ou garçon, l’enfant parle la langue de sa mère, et ce n’est qu’en grandissant, vers l’âge de dix ans, que les garçons commencent à parler la langue des hommes. Peut-on parler de sociolectes, autrement dit de deux variantes d’une seule et même langue, ou la différence est-elle plus profonde ? Personne ne sait à ce jour déterminer la part exacte de mots qui divergent d’une langue à l’autre, mais si hommes et femmes partagent un certain nombre de mots en commun, explique l’anthropologue Chi Chi Undie, une grande partie du lexique est également très différente :

« They don’t sound alike, they don’t have the same letters, they are completely different words »

Comment expliquer un tel phénomène, comment l’interpréter, le justifier ?

À l’origine…

Il ne s’agit effectivement plus de féminiser le lexique lorsqu’il est utilisé pour parler des femmes, de rendre plus visible une partie conséquente de la population ou de légitimer l’accès à certaines fonctions en l’intégrant dans la langue, mais de nommer différemment les choses du quotidien selon qu’on appartienne à une catégorie ou à une autre. Pas de hiérarchie établie a priori entre les deux, mais une différence que l’on entretient avec fierté et que l’on revendique, comme une particularité culturelle, que les villages voisins admirent – voire envient – rapporte le quotidien nigérian Vanguard. Et pour cause : au moment de la distribution des langues, racontent-ils, Dieu aurait commencé par les Ubang, donnant une langue à chaque sexe ; après quoi, s’apercevant qu’il n’y en aurait pas assez pour tout le monde, il aurait donné aux autres peuples une seule et même langue pour les deux sexes.

Cette étonnante variation n’est pourtant pas sans rappeler celle qui existe dans la langue yanyuwa, que nous avions déjà évoqué dans un précédent article : bien qu’il ne reste que très peu de locuteurs et locutrices à ce jour pour en parler respectivement la variante masculine et la variante féminine, un même schéma semble à l’œuvre. Ainsi, si les femmes Ubang appellent okwakwe un chien quand les hommes le nomment abu, les femmes Yanyuwa diront t’et pour parler d’un grizzly et les hommes t’en’na.

La langue de l’autre

Une anecdote racontée par John Bradley dans son étude Yanyuwa : « Men speak one way, women another », montre combien cette variation peut être perçue autrement que comme une cloison : un jour, au cours de funérailles, un vieil homme qui s’occupe des rituels n’est pas satisfait de la façon dont ces derniers se déroulent, et décide de manifester son mécontentement. Au début, personne ne semble l’écouter, jusqu’à ce qu’une femme réalise qu’il s’est mis à parler dans la langue des femmes et le fasse remarquer… La transgression fait événement, elle réveille l’attention de l’assistance parce qu’elle est inhabituelle, et donc surprenante.

Loin d’être vécue comme une contrainte par ces deux populations, ce partage semble aller de soi :

« The Yanyuwa continually stressed when asked why there were separate dialects : “It’s just the way it is, no other reason”. In fact many of the Yanyuwa thought, and probably still think, the question a trifle stupid. »

Difficile d’étudier ces variantes autrement qu’à l’aune de la chasse au sexisme, moteur des débats actuels autour de la manifestation du genre dans les langues, et pourtant, c’est peut-être l’occasion de revisiter cette question et bien d’autres : les variations linguistiques entraînent-elles les locuteurs à s’identifier à un groupe plutôt qu’un autre ou inversement, peut-on choisir consciemment d’adopter l’une d’elles pour revendiquer son appartenance à un groupe ? Qu’appelle-t-on sociolecte, dialecte ? Comment les règles d’une langue peuvent-elles être créatrices d’un humour particulier ? Ou encore, face à de telles situations, ou l’interaction demande de comprendre la langue de l’autre mais de ne pas la parler, qu’entend-on par maîtriser une langue ? Peut-on parler de bilinguisme ? Et que se passe-t-il dans un cerveau qui au quotidien, est confronté à deux signifiants pour le même signifié mais ne peut en utiliser qu’un seul ?

 

Sources :

 

Ubang :

BBC : Ubang: The Nigerian village where men and women speak different languages

FranceInfo, DEVAUX Jacques : Nigeria: le village où femmes et hommes ne parlent pas la même langue

Intellivoire : Ubang: Le village Nigérian où les hommes et les femmes parlent différentes langues

News 24 : WATCH : Nigeria’s male and female languages

Vanguard : TOWER OF BABEL : Ubang, C’River community where men, women speak different languages

Yanyuwa :

Aboriginal Linguistics, BRADLEY John : Yanyuwa : « Men speak one way, women another »

BBC, KENYON Georgina : Australia’s ancient language shaped by sharks

 

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