« Schottenfreude » ou les vertiges
de la néologie allemande

Publié le 21/11/2016 par Éditions Assimil
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Le britannique Ben Schott, auteur à succès des Miscellanées, revient avec Schottenfreude, un livre délirant présentant plus de 100 mots-valises forgés en… allemand.

Dans son ouvrage I never knew there was a word for it (Penguin, traduit en partie en français sous le titre Tingo – Drôles de mots, drôles de mondes, éditions 10/18), Adam Jacot de Boinod partait à la chasse des mots et des courtes expressions les plus intraduisibles dans de nombreuses les langues du monde, nous donnant l’impression qu’en connaissant tous ceux-ci nous pourrions exprimer des choses très subtiles qui n’ont pas d’équivalents en français (ou dans bien d’autres langues). Par exemple, zhengrong en mandarin est utilisé pour quelqu’un  qui s’apprête à recourir à la chirurgie esthétique ou qui y a déjà recours. Ou sundoku en japonais, un mot merveilleux qui désigne les livres qu’on empile et qui attendent d’être lus.
Ben Schott fait le chemin inverse : comment créer des néologismes, des portemanteaus (selon le mot anglais)  pour exprimer ces choses « utiles et futiles » (il utilisait cette expression pour ses recueils de listes, les Miscellanées) qui n’ont pas de substantif ? La langue allemande lui a semblé la plus adaptée à ce défi, constatant avec Charles Follen, auteur d’une grammaire allemande au XIXe siècle, qu’elle « est suffisamment riche et féconde pour faire naître des mots qui lui soient propres et capable de désigner toute idée susceptible d’être exprimée ». Le mécanisme de la néologie en allemand est simple, très plastique et d’une redoutable efficacité : on juxtapose les mots à l’envi pour créer des substantifs dont la longueur est potentiellement infinie (et dont les combinaisons sont également infinies). En français, pour approcher ce mécanisme nous aurions recours au trait d’union, comme dans le mot suivez-moi-jeune-homme, tandis que l’anglais est aussi friand que l’allemand de juxtapositions, mais bien moins longues (scanlation, mockumentary, soundscape, etc.), ou qu’il utilise beaucoup les substantifs en les changeant de catégorie (ce qu’on appelle en linguistique l’hypostase) : meander, « méandre » > to meander, « serpenter » ; mother, mère > to mother, « materner » ou « donner naissance ».

Comme ses précédents livres, celui-ci est magnifiquement mis en pages et composé avec le soin maniaque dun imprimeur de la Renaissance. En belles pages (sur les pages de droite) on trouve les mots forgés en allemand avec leurs définitions et la translittération (comme dans les méthodes Assimil) tandis que les pages de gauche sont réservées à des commentaires, des notes et des marginalia d’une délicieuse érudition. Provocation, pied de nez ou volonté de « germaniser » encore davantage son travail Ben Schott, a utilisé des lettres gothiques pour chaque mot forgé. Pour mémoire, les lettres gothiques (qu’on appelle Fraktur en typographie) ont été définitivement abandonnées par l’Allemagne en 1941 sur ordre d’Hitler par le décret de Martin Bormann (Schrifterlass). Bormann s’était rendu compte que les populations des pays envahis par l’Allemagne n’arrivait pas à les lire. Mais ceci est une autre histoire…
Dès le début du livre le ton est donné avec un mot interminable, Kaftfahrzeugsinnenausstattungsneugeruchsgenuss, qui désigne la si caractéristique et indéfinissable « odeur d’une nouvelle voiture ». Il ne s’agit pas d’énumérer les mots forgés pour ne pas déflorer le sujet (la surprise est un des grands plaisirs de ce livre), mais on remarquera cependant l’obsession de Ben Schott pour la photographie (c’est un ancien photographe de presse) avec le magnifique Rolleirükblende (littéralement « Rollei-Flashback », « le déluge de souvenirs qui ressurgissent en regardant d’anciennes photographies ») ou le sordide Ruinenpornographie (« fascination morbide pour les photographies représentant des villes contemporaines en ruine »). Enfin, il excelle à capturer ces sentiments troubles, indicibles, de l’enfance ou de l’adolescence (Kinderhalbwahrheit, « la myriade de déceptions que les adultes font subir aux enfants » ; Sonntagsleerung, « la dépression du dimanche après-midi ») qui font de ce Schottenfreude une nouvelle œuvre unique, inclassable, quelque part entre Lewis Carroll et Robert Musil.

Schottenfreude de Ben Schott, Editions du Sous-Sol, 96 pages, 15€
http://www.benschott.com/
Ben Schott sur Twitter : @benschott

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