Qui a peur de l’arabe ? entretien avec Rita Nammour-Wardini

Publié le 17/09/2018 par Éditions Assimil
4 commentaires

La langue arabe se porte bien dans le catalogue d’Assimil, merci pour elle. Avec plus de 14 ouvrages consacrés à l’apprentissage de l’arabe littéraire, de l’écriture et de plusieurs guides de conversation d’arabe dialectal, cette langue occupe la place due à son prestige et son officialité. Et ce, malgré les attaques incessantes dont elle fait l’objet en France (mais pas seulement, la volonté récente de supprimer l’officialité de l’arabe en Israël en est une autre manifestation) : il suffit de se rendre sur les réseaux sociaux pour constater un flot ininterrompu de haine, de stéréotypes, de simplifications honteuses et de mensonges. La dernière polémique en date fait suite à l’annonce du ministre de l’Education Nationale qui souhaite renforcer l’enseignement des langues rares, et aux recommandations de l’Institut Montaigne à L’Elysée qui, dans ses mesures destinées à lutter contre la radicalisation, préconise davantage d’apprentissage précoce de l’arabe. Cette recommandation est pourtant intéressante et salutaire à bien des égards, comme le souligne notre auteure d’arabe, Rita Nammour-Wardini.

Assimil : Que pensez-vous de la polémique qui enfle contre l’apprentissage de la langue arabe en France ?

Rita Nammour-Wardini : La réaction négative suscitée par la proposition faite par le ministre de l’Éducation concernant le développement de l’enseignement de la langue arabe était malheureusement en quelque sorte « prévisible ». Il était évident qu’il y aurait des parties qui provoqueraient cette polémique et en profiteraient pour servir leurs desseins politiques. C’est facile de jouer sur le fantasme de la peur de l’Autre qui veut nous phagocyter !

A: Comment expliquez-vous que la langue arabe soit si dénigrée, alors qu’elle est une langue officielle de l’ONU et qu’il s’agit d’une des langues les plus parlées au monde, d’une langue littéraire dont le prestige ne devrait pas être contesté ?

R. N.-W. : Je pense que les événements tragiques qui ont eu lieu ces dernières années ont contribué considérablement à alimenter l’amalgame fait entre l’Islam et l’islamisme. Or, il existe une sacrée différence entre les deux ! D’ailleurs, le suffixe -isme, change le sens d’un mot en lui conférant une dimension dogmatique ou idéologique. Et comme l’arabe est la langue sacrée du Coran et celle de la prière de la communauté musulmane, en se basant sur le même raccourci axé sur la méconnaissance, certains ont vite fait d’associer la langue arabe à l’islamisme ! Or, comme vous le précisez, la langue arabe est l’une des langues officielles de l’ONU et il s’agit de la 5e langue la plus parlée au monde (et c’est par ailleurs la langue sémitique la plus parlée). Mais on oublie par exemple que les pays qui comptent le plus de musulmans au monde, à savoir l’Indonésie, le Pakistan, l’Inde et le Bangladesh ne sont pas des pays arabes ! Par conséquent, tous les musulmans ne sont pas arabes tout comme tous les arabes ne sont pas musulmans… Il existe des communautés chrétiennes et juives qui sont arabophones. Citons par exemple le Liban où, avant la guerre, il y avait 70% de chrétiens contre 40% de musulmans. Il est intéressant de préciser également que les chrétiens d’Orient utilisent aussi l’arabe littéraire pour la célébration de la messe. Il serait donc naïf d’assimiler l’arabe uniquement à une religion donnée. Une langue, c’est avant tout le véhicule de toute une culture à découvrir à travers, entre autres, la littérature qu’elle soit en prose ou en poésie. Et ‘al-‘adabu_l‘arabî  la littérature arabe, de la période pré-islamique à nos jours est d’une richesse indéniable. Par ailleurs, l’arabe comporte la fuṣḥâ la langue littéraire mais aussi plusieurs variantes de dârija langue dialectale ! Apprendre donc cette langue c’est s’offrir de nouveaux horizons culturels et créer une passerelle qui nous mène vers l’Autre en facilitant la communication, comme c’est le cas avec n’importe quelle autre langue étrangère.

A: Préconiser davantage d’apprentissage de l’arabe, n’est-ce pas sortir cette langue du ghetto linguistique dans lequel certains veulent l’enfermer ?

R. N.-W. : Bien sûr ! En préconisant l’enseignement de cette langue dans un cadre défini, au même titre qu’une autre langue étrangère comme l’anglais, l’espagnol ou l’italien par exemple, elle cessera d’être cantonnée uniquement à l’aspect religieux. Elle commencera alors à être perçue comme n’importe quelle autre langue vivante, à savoir aussi comme une langue de communication. Les arabophones ne sont pas tous musulmans comme je l’ai déjà mentionné et il n’est pas nécessaire d’être musulman pour enseigner cette langue. Je ne suis pas musulmane et pourtant je suis professeure d’arabe. Il est temps de se défaire des préjugés, d’opérer une sorte de « rééducation » des mentalités qui va permettre de découvrir la langue arabe sous un autre angle, loin des idées arrêtées qu’on pourrait s’en faire.

A : Quelle a été l’approche pédagogique pour votre méthode d’arabe chez Assimil ?

R. N.-W. : Dans la méthode d’arabe de la collection Objectif Langues, la langue arabe est enseignée selon les normes du CECR pour atteindre le niveau A2. Les leçons sont conçues toutes de la même manière : à partir d’un texte qui introduit à chaque fois de nouvelles notions grammaticales et lexicales, les règles à appréhender sont déduites et présentées de façon à en simplifier leur assimilation par l’apprenant francophone. La conjugaison est aussi bien sûr abordée. Viennent ensuite des exercices pour mettre en pratique les nouvelles connaissances acquises. Les difficultés de prononciation sont aplanies par la transcription phonétique accompagnant le texte arabe et par les enregistrements disponibles sur le CD inclus dans le livre et sur les différentes plateformes streaming. Dans chaque leçon, une partie intitulée « particularités linguistiques et culturelles » aborde les aspects culturels en rapport avec le texte. Cependant, l’approche pédagogique est « laïque » c’est-à-dire que la langue est enseignée non pas comme une langue religieuse mais comme une langue de communication. Par exemple, les mois de l’année y figurent en arabe selon le calendrier solaire mais je signale qu’il existe aussi un calendrier arabe lunaire musulman sans pour autant le présenter. Ainsi, lorsque je mentionne un élément en rapport avec la religion, je le fais uniquement sous l’angle de la notion culturelle, donc placé dans le registre de la connaissance. Par ailleurs, j’ai suivi cette même approche dans le guide de conversation libanais, publié également chez ASSIMIL. Les ouvrages s’adressent ainsi à tous, peu importe la religion de l’apprenant.

A : Imaginons que vous êtes VRP et que vous devez vendre votre méthode d’arabe à Marine Le Pen ou Nicolas Dupont-Aignan en porte-à-porte… Que leur diriez-vous ?

R. N.-W. : Je leur dirais que l’intérêt de la France pour la langue arabe ne date pas d’hier et ne s’est pas démenti à travers les siècles. Elle est enseignée depuis François Ier lorsqu’il a créé le Collège de France. Au XVIIe siècle, avec l’orientalisme, on rédigeait à la Bibliothèque royale des dictionnaires, des manuscrits et des grammaires relatives aux langues orientales dont la langue arabe. L’agrégation d’arabe date de 1906. Apprendre l’arabe, c’est donc s’inscrire dans la continuité de cette richesse intellectuelle promue par les grands de la nation française.
Je leur dirais aussi que s’ouvrir à la différence (linguistique dans ce cas), c’est poser les jalons pour une meilleure compréhension de l’Autre et par conséquent, établir une meilleure communication avec lui car, comme le disait Antoine Saint-Exupéry : « Celui qui diffère de moi, loin de me léser, m’enrichit ».

À lire aussi : Ces mots français d’origine arabe utilisés quotidiennement

Propos recueillis par Nicolas Ragonneau le 15 septembre 2018
Rita Nammour-Wardini est professeure d’arabe.
Elle a signé quatre ouvrages aux éditions Assimil.

Commentaires

Par Chris K. le 17/09/18 à 14h16

Bonjour,

A propos du prestige de la langue arabe, j’aimerais savoir si les grandes voix de la chanson arabe telle que Fairuz فيروز , Oum Kalthoum أم كلثوم , ou bien encore Warda وردة chantaient en arabe littéraire ou bien en arabe dialectal.

    Par Éditions Assimil le 17/09/18 à 15h09

    Bonjour, voici la réponse de Rita Nammour-Wardini : Fairuz (dont le nom signifie : turquoise) a interprété des chansons essentiellement en dialecte libanais mais aussi d’autres en arabe littéraire tel que le fameux poème de Gibran : ’a‘ṭinî_nnâya waġannî (Donne-moi la flûte et chante).
    Quant à Oum Kalthoum, surnommée kawkabu_ššarq l’Astre d’Orient et Warda, connue sous le nom de Warda ‘al-jazâ’iriyya (la rose algérienne), elles chantaient principalement en dialecte égyptien.

Par Michel BELLON le 17/09/18 à 16h09

Bonjour Chris,

Pour autant que je sache, Umm Kulthūm chantait dans une langue qui relevait principalement de l’arabe littéral. Certains de ses textes étaient plus proches de l’arabe dialectal égyptien, mais sous une forme qui était assez fortement influencée par l’arabe littéral, qualifiée parfois d’ « arabe moyen » ou « arabe des chansons », appellation bien révélatrice.
La langue qu’utilise un•e artiste dépend aussi éminemment du style de chant qu’il ou elle interprète. Ainsi, les chansons du genre populaire (شـَعبي) sont toujours en arabe dialectal, comme par exemple celles de (Cheb) Khaled, en algérien oranais.
À cet égard, Fairuz jouait sans doute sur différents registres linguistiques, mais je ne connais pas suffisamment son œuvre pour pouvoir l’affirmer. Elle était originaire du Liban (comme Sabah, autre gloire de la chanson arabe) et sa langue maternelle variait donc sur certains points du standard égyptien d’origine d’Umm Kulthūm.
Warda est sans doute dans une situation comparable, étant donné ses origines algériennes et libanaises et le fait qu’elle a longtemps vécu et travaillé en Égypte.

Je ne suis pas capable d’en dire beaucoup plus sur ce sujet, et j’espère donc que d’autres contributeurs, bons connaisseurs de l’arabe, de ses différentes variétés et de la musique qui s’exprime dans cette langue, viendront apporter des réponses plus complètes.

Bonne fin de journée,
Michel.

Par Michel BELLON le 17/09/18 à 16h14

Rebonjour,

J’ai été exaucé rapidement, pour une fois, et la réponse apportée par Madame Nammour-Wardini, que je n’avais pas vue avant d’envoyer mon précédent message, vient très utilement préciser les choses.

Merci et bonne soirée à tou·te·s,
Michel.

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