Les contrepèteries :
une spécialité française ?

Publié le 11/05/2017 par Assimil
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Selon une idée répandue, il faut être trois pour apprécier une contrepèterie : une personne qui l’énonce, une qui la comprend et une autre qui ne la comprend pas. Car c’est tout l’intérêt des contrepèteries : intervertir les syllabes d’une même phrase pour transformer un propos anodin en un propos souvent grivois, à condition de permuter les bonnes syllabes.

Exercice de finesse, marque d’esprit ou simple jeu avec la langue : qu’est-ce qu’une contrepèterie et existe-t-elle au-delà des frontières de l’Hexagone ?

Définition de la contrepèterie

Si on considère que l’Homme a toujours « joué » avec le langage, en triturant les phonèmes et les syllabes pour en détourner le sens, on attribue la paternité de la contrepèterie à François Rabelais, en 1532. C’est en effet dans l’ouvrage Pantagruel que l’on trouve les deux premiers exemples connus de cet exercice : la fameuse « folle à la messe » qui devient molle à la fesse et le bien plus licencieux « À Beaumont-le-Vicomte » qui ne peut cacher son enthousiasme lorsque l’on inverse le « m » de Beaumont et le « c » de Vicomte.

Par définition, une contrepèterie, également appelée « contrepet », désigne un art de jouer avec les mots en inversant certains phonèmes ou syllabes d’une phrase pour en créer une nouvelle, au sens souvent plus tendancieux. Selon la tradition, on ne donne pas la solution d’une contrepèterie, c’est à l’auditoire de trouver la « clé » du jeu de mots.

Dans la contrepèterie, seul le son compte : la correspondance phonétique doit être parfaite, même si l’orthographe du nouveau mot créé n’est pas correcte. Depuis la naissance officielle de la contrepèterie, plusieurs traités, recueils et compilations sont sortis des presses en France, en particulier au XXe siècle. Depuis 1951, l’hebdomadaire Le Canard Enchaîné lui consacre même une rubrique entière dans ses pages, baptisée « l’album de la comtesse ». Véritable sport national, populaire chez les politiques, prisé des journalistes et friandise linguistique pour les amateurs de bons mots, elle reste populaire jusqu’à aujourd’hui. Parmi les principaux ambassadeurs de cet art, citons Joël Martin, auteur de dizaines de milliers de contrepèteries, rédacteur de la fameuse rubrique du Canard Enchaîné et auteur de 17 ouvrages sur le sujet.

Parmi les contrepèteries les plus savoureuses, citons* :

  • « Goûtez-moi cette farce » d’Estienne Tabourot ;
  • « Le vaincu de son cœur » de Victor Hugo ;
  • « Duce, tes gladiateurs circulent dans le sang » populaire sous l’Occupation pour railler Mussolini ;
  • « Les berges sont à vous », slogan de la mairie de Paris.

Sans oublier la célèbre Rue Duquesne, le viril mais un peu ennuyeux Conan le barbare, la comptine pas si enfantine « Il court il court, le furet » ou la formule de politesse « je vous laisse le choix dans la date ».

* Pour des raisons de bienséance, nous laisserons aux lecteurs le soin de trouver eux-mêmes la solution des contrepèteries suivantes.

Les contrepèteries : purement françaises ou internationales ?

En France, les contrepèteries sont des institutions, et pas besoin d’être un passionné pour en connaître un à glisser plus ou moins subtilement dans une conversation. Leur succès et leur profusion tiennent au fait que la langue française a peu d’accentuations contrairement à une langue comme l’anglais où la musicalité est indispensable à la compréhension, comme l’explique Jean Pruvost, lexicographe et lexicologue. Quand les mots français s’organisent en successions de syllabes, ceux de l’anglais, de l’espagnol, de l’allemand ou de l’arabe sont une suite de sonorités, de syllabes courtes ou longues, rendant l’inversion de phonèmes plus compliquée.

Ce type de jeux de mots existe cependant dans plusieurs langues, pour ne pas dire toutes, même s’ils ne font pas l’objet du même engouement qu’en France. En anglais, on parle de « spoonerism ». S’il fonctionne exactement comme une contrepèterie, ce jeu de mots perd sa connotation grivoise si caractéristique au jeu de mots français. « Let me sew you to your sheet (Let me show you to your seat) » et « A well-boiled icicle (A well-oiled bicycle) » sont deux exemples que l’on doit au Révérend William Archibald Spooner, qui a d’ailleurs donné son nom au genre.

D’autres variantes existent en allemand où les contrepèteries sont appelées « Schüttelreim », qui se traduit par « rime secouée ». Signes distinctifs : le schüttelreim se compose toujours de deux vers et la « solution » est toujours dans l’énoncé, comme ceci :

Siehst du die beiden Moppel dort?

Sie sind ein Grund zum Doppelmord.

Ici, Moppel dort devient Doppelmord : l’orthographe change, pas la sonorité. Plus qu’une contrepèterie, il s’agit d’une forme poétique pratiquée depuis le XIIIe siècle, moins « populaire » que notre contrepet national.

La contrepèterie, ludique et utile

Les mots français sont distordus, remaniés, éclatés, recomposés dès l’apprentissage de la langue chez les enfants, dans les comptines et les chansons enfantines. Les contrepèteries, les calembours, les holorimes sont intégrés à notre langage dès le plus jeune âge et permettent de mémoriser le vocabulaire, mais aussi de stimuler la créativité et la curiosité.

Une fois adulte, la contrepèterie traduit une parfaite maîtrise de la langue et une certaine subtilité d’esprit. Ce langage codé devient alors un « signe extérieur de finesse », célébré par les éditorialistes comme par les hommes politiques.

Plus inattendu, l’art de la contrepèterie est également utilisé pour lutter contre la dyslexie. En effet, la maîtrise de cet art requiert une bonne conscience phonologique pour manipuler les syllabes et les phonèmes, et permet également de renforcer la mémoire verbale à court terme. Il s’agit de deux axes de travail capitaux pour lutter contre ce trouble de l’acquisition et de l’automatisation de la lecture. La contrepèterie constitue un excellent entraînement à la manipulation des sons élémentaires et serait aussi curative que préventive. Joël Martin, encore lui, a consacré un livre aux contrepèteries pour enfant, exploité par certains orthophonistes. Avec des phrases, on l’imagine, bien moins grivoises que celles destinées aux adultes.

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