L’autre moitié du soleil – Chimamanda Ngozi Adichie

Publié le 26/02/2018 par Éditions Assimil
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La semaine dernière (19/02/2018), la BBC lançait ses nouveaux portails internet en igbo et en yorouba. Un peu plus tôt (11/02/2018), l’actrice Kerry Washington, vite relayée par les médias, souhaitait justement sur Twitter son anniversaire à Uzo Aduba en igbo. C’est aussi la langue, orthographiée en français ibo, mise en avant dans le livre de Chimamanda Ngozi Adichie, L’autre moitié du soleil : retour sur le conflit qui a marqué le Nigeria au cours des années 1960.

1er octobre 1960 : le Nigeria, jusqu’alors colonie britannique, devient indépendant.

30 mai 1967 : Odumegwu Emeka Ojukwu, gouverneur militaire de la région Sud-Est du Nigeria, la proclame République du Biafra.

15 janvier 1970 : Philipp Effiong, représentant du Biafra, signe sa reddition.

L’histoire de L’autre moitié du soleil court de la première à la dernière de ces trois dates, dépeignant le quotidien d’un petit groupe de personnages liés avant tout par la langue
ibo – qui sera celle du Biafra. Ugwu, Odenigbo, Olanna et sa sœur jumelle Kainene, Richard, et bientôt Baby, parlent tous ibo et anglais – plus ou moins l’un, plus ou moins l’autre, principalement selon leurs interlocuteurs.

Les questions de langue et d’identité jalonnent non seulement les discours de ces personnages, qui débattent des effets de la colonisation sur leur pays, et de leur statut en tant qu’Ibos vis-à-vis des Haoussas et des Yoroubas, mais sont aussi inhérentes à l’écriture de l’œuvre elle-même :

« Bien sûr, bien sûr, mais ce que je veux dire, c’est que la seule véritable identité authentique, pour l’Africain, c’est la tribu, dit Master. Je suis nigérian parce que l’homme blanc a créé le Nigeria et m’a donné cette identité. Je suis noir parce que l’homme blanc a construit la notion de noir pour la rendre la plus différente possible de son blanc à lui. Mais j’étais ibo avant l’arrivée de l’homme blanc. » (p.42 – édition Folio, 2008)

Rédigé à l’origine en anglais, le texte est émaillé de bribes de phrases en ibo, parfois traduites pour le lecteur, parfois non :

« J’ai dit à Master que tu apprendrais tout très vite, osiso-osiso » (16)

« Amala refuse de manger, dit-elle. Gwakwa ya. Dis lui de manger. » (386)

Au fil de l’histoire, le lecteur se familiarise avec certaines expressions qui reviennent plus fréquemment que d’autres : nkem, « ma chérie », ejima m, « ma jumelle »,
nno, « bonne arrivée », ou encore kedu, « comment ça va ? ». Elles posent le contexte, font surgir une certaine intimité et permettent de se représenter les tonalités de la langue en question, sa poésie.

Mona de Pracontal, qui a traduit l’ouvrage en français, explique dans ses notes les difficultés rencontrées à traduire un texte qui, non seulement passe de l’anglais à l’ibo, mais d’une forme d’anglais à une autre : celui des universitaires Nigérians, celui des journalistes américains, le
« broken English » utilisé « pour communiquer entre membres de communautés différentes ou avec des Blancs », etc. – et à rendre cette diversité en français. Dans le cas du pidgin, elle précise : « j’ai recouru au « français parlé de la lagune d’Abidjan », un créole français qui s’est répandu dans l’Afrique de l’Ouest francophone à partir de la Côte d’Ivoire » (664).

 

Ces difficultés témoignent de la dimension fondamentale accordée à la langue dans l’œuvre originale : elle marque les identités, les relations entre les personnages, les aspirations – du jeune Ugwu qui a quitté son village, et pour qui l’anglais de Master est le signe des intellectuels ; ou de Richard, journaliste britannique pour qui l’ibo est une langue d’adoption. Elle est aussi un marqueur de différences, le nœud des tensions, et pendant la guerre,
le moyen de reconnaître l’ennemi :

« Nous comptons les Ibos. Oya, venez vous identifier. Êtes-vous ibos ?

Arize murmura à mi-voix : I kwuna okwu, comme si Olanna avait l’intention de dire quoi que ce soit, puis elle secoua la tête et se mit à parler en yorouba, fort et avec aisance » (210)

Si L’autre moitié du soleil est une œuvre majeure et éclairante sur l’histoire du Nigeria au lendemain de la décolonisation, il s’agit aussi de nous familiariser avec un ensemble de langues et de cultures. Chimamanda Ngozi Adichie le fait avec une chaleur qui donne de la densité à ses personnages, à leurs corps, à leurs voix : on ne peut pas tourner la page et passer à autre chose. Leurs espoirs, leurs certitudes éprouvées, mais surtout leur incrédulité face à l’absurdité et la brutalité de ce qui leur arrive, restent encore longtemps à l’esprit.

 

 

Laure Gamaury

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