Autres langues et autres genres

Publié le 23/05/2018 par Éditions Assimil
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Si le genre nous est une catégorie si bien intégrée qu’elle semble naturelle, comment se manifeste la dimension sexuée dans d’autres langues – y compris dans celles qui n’ont pas de genre grammatical ? Deuxième volet de notre série consacrée à la langue, au genre et au sexe en 6 épisodes.

En annexe à notre premier épisode et pour élargir la réflexion, nous avons souhaité interroger quelques locuteurs sur le sujet : Xinyi et Yuxiang, Mélissa, Hélia, Sarah, Ilias, Chaïma, Nesrine et Anoir, Imane, Olga, Kine, Ellianna et Yoko se sont prêtés au jeu, ainsi que Catherine Garnier et Kristín Jónsdóttir, nos auteures de japonais et d’islandais.

Chinois (mandarin)

Pas de genre attribué aux objets en chinois, mais la distinction peut se manifester pour parler des humains… à l’écrit ! En effet, la calligraphie distingue le pronom masculin singulier 他, composé de 人 (humain) et de 也, du pronom féminin singulier 她, composé de 女 (féminin) et de 也. À l’oral, ils se prononcent de la même façon : , y compris pour un animal, qu’il soit mâle ou femelle (et qui dans ce cas s’écrira 它, sauf dans quelques cas où l’on voudra préciser le féminin, et l’on reprendra alors le pronom féminin singulier humain 她). Le féminin pluriel quant à lui s’écrira 她们, mais qu’il s’agisse d’un groupe mixte ou uniquement composé d’hommes, on écrira 他们 (et on prononcera tā mén dans les deux cas). En revanche, le caractère 女 fait partie de compositions… disons malheureuses : on le retrouve dans prostituée qui s’écrit 妓 sans équivalent masculin, ou dans violer qui s’écrit 奸.

LSF (Langue des Signes Française)

En LSF, pas de distinction de genre concernant les objets ou noms de métiers : un seul et même signe signifiera infirmière ou infirmier, et si l’on veut préciser, on ajoutera le signe homme ou femme. Pour homme de ménage ou femme de ménage, la précision est nécessaire puisqu’on fait les signes homme + ménage ou femme + ménage, mais les deux s’emploient.

Persan

En persan, toujours pas de distinction de genre féminin/masculin, qu’il s’agisse d’objets, d’animaux ou de pronoms : yek dokhtare būd (یک دختری بود) = il était une fille, yek pesare būd (یک پسری بود) = il était un garçon, yek signifiant indifféremment un ou une ; yek nanwa pourra qualifier un boulanger ou une boulangère ; et il ou elle se dira ū (او).

Kabyle

En kabyle, le féminin et le masculin impactent non seulement les noms d’objets, d’animaux et d’humains, ainsi que les pronoms personnels des troisièmes personnes, mais aussi le tu, le nous et le vous :
tu féminin : kemm (ou kemmini) – tu masculin : kečč (ou keččini)
il : netsa elle : netsath
nous féminin : nekkentinous masculin ou mixte : nekni
vous féminin : kunemtivous masculin ou mixte : kunwi
ils (masculin et mixte) : nuthnielles : nuthti
Concernant les noms de métiers, ils peuvent se décliner au féminin, en rajoutant par exemple th à la fois comme préfixe et suffixe : un policier se dira apulis, une policière thapulisth.
Autre remarque : ce féminin peut être employé pour qualifier quelque chose de petit : si main se dit afus (ou afettus), une petite main se dira thafettusth. On peut penser au français camion/camionnette, qu’on retrouve d’ailleurs en kabyle : akamiun/thakamiut. Et inversement : même s’il elles ne sont pas, disons officielles, certaines formulations sont utilisées au quotidien au masculin, pour grossir le trait : la porte, qui se dit thappurth, pourra se décliner au masculin si l’on veut faire remarquer, à quelqu’un qui s’y serait cogné, qu’elle était pourtant suffisamment grosse : appur anecth n laεǧev (une porte incroyablement grosse). À noter également : une femme dira bien thappurth, mais un homme dira plutôt thabburth, interversion des sons qui fonctionne pour plusieurs termes, mais varie selon les régions.

Arabe

En arabe marocain, la troisième personne du singulier se décline au masculin houwa et au féminin hia, mais il n’y a qu’une seule forme pour la troisième personne du pluriel : ils ou elles = houma. La deuxième personne du singulier se décline également : nti quand on s’adresse à une femme, nta quand on s’adresse à un homme. Cela dit, l’emploie des pronoms n’est pas obligatoire : on dira chnou klaw (qu’ont-ils mangé ?) sans utiliser le pronom houma – ces derniers servent plutôt à insister, comme en espagnol : nta et nti se traduiraient plutôt « toi, tu… ». Le genre se retrouve néanmoins dans la conjugaison : en s’adressant à une femme, on dira chnou atakli (qu’est-ce que tu vas manger ?), à un homme chnou atakel.
Concernant les noms de métiers, ils se déclinent au masculin et au féminin : tbib = médecin homme, tbiba = médecin femme ; au pluriel, comme en français, le masculin l’emporte : tebba = médecins (hommes ou hommes et femmes), tbibate = médecins femmes. Idem pour les adjectifs : zwinin = beaux (masculin pluriel et mixte), zwinate = belles. A priori, cette déclinaison est acceptable pour toutes les professions, du moins linguistiquement : maçon, par exemple, se dit bennay, maçonne se dirait donc bennaya ; le terme en lui-même ne surprend pas (sans doute, aussi, parce que le masculin pluriel est identique : les maçons = bennaya), mais l’idée qu’une femme exerce ce métier peut-être davantage, explique notre locuteur. À la question « au pluriel, pourrait-on dire bennayate, les maçonnes ? » il hésite… Inversement, le métier de teyaba (femme qui cuisine pendant les mariages, pluriel identique) pourrait se décliner au masculin, teyab, « mais il faudrait le contexte pour comprendre » précise-t-il.
Les termes femme mra et homme rajel sont distinct de nass (Homme, être humain).

En arabe tunisien, on ne distingue le féminin du masculin qu’au singulier : elle hia, il houwa mais ils et elles houma ; et parfois à la deuxième personne aussi : tu peut se dire indifféremment enti pour les deux, mais dans certaines régions, on emploi enta pour un homme et enti pour une femme. De même, si pour notre locutrice chnouwa tekel (qu’est-ce que tu manges ?) convient aussi bien pour une femme que pour un homme, un locuteur venu d’une autre région fait la distinction : chnouwa tekli pour une femme et chnouwa tekel pour un homme.
Le féminin est également marqué par la désinence –a : comme en arabe marocain, médecin homme se dit tbib et médecin femme tbiba, au pluriel tobba, qu’il s’agisse d’hommes, de femmes ou d’un groupe mixte. Idem pour les adjectifs : tbib behi un bon médecin homme, tbiba behia une bonne médecin femme, tobba behin de bons médecins (hommes, femmes ou mixtes). Mais quelques pluriels féminins font exception : bnet mezyenet belles filles, wled mezyenin beaux garçons, mais houma mezyenin ils sont beaux (groupe masculin ou mixte, comme en français), quoique certains locuteurs diront aussi bien mezyenin pour de belles filles que pour de beaux garçons, sans distinction de genre.
Pour reprendre l’exemple précédent, maçon se dit banney (pluriel bannaya), et maçonne, banaya… Mais notre locutrice se reprend tout de suite : « mais elles ne font pas ce métier », et confirme qu’elle n’a pas l’habitude d’entendre ce terme. Inversement, rakassa (danseuse orientale) se décline théoriquement au masculin rakass ; pourtant : « j’ai un ami qui fait ça » raconte notre locutrice, « mais tout le monde est contre, y compris sa famille. Lui-même n’emploie pas rakass, il dit danseur, en français ».
Les termes femme mra et homme rajel sont distinct de ensen (Homme, être humain).

En arabe algérien, « il y a différents dialectes », précise notre locutrice, « à tel point qu’on ne se comprend parfois pas du tout. Généralement, il y a un genre féminin et un genre masculin, mais dans ma région, à Jijel, tout est au masculin. Par exemple pour dire à quelqu’un : est-ce que tu as entendu, on aura tendance à dire : smaât pour l’homme et pour la femme chez moi. Dans d’autres régions (la plupart) on dira pour l’homme : smaât et pour la femme smaâti, mais dans la région de mon mari, à Annaba, presque tout est au féminin, donc on dira généralement smaâti pour la femme ET pour l’homme ».
Pour reprendre l’exemple précédent, qu’est-ce que tu manges se dira à Jijel dich di kou takel ? aussi bien pour un homme que pour une femme ; mais à Annaba, on demandera wesh gaaed tokol ? à un homme, et wesh gaaeda tokli ? à une femme.
En revanche, pour demander tu n’as plus faim ? on s’adressera de la même manière, dans les deux villes, à une femme ou à un homme : chbaâti ?
Concernant les noms de métiers, notre locutrice hésite : a priori, tous les noms de métiers peuvent se décliner au féminin en rajoutant simplement la désinence –a. Mais elle précise que ce n’est pas parce qu’ils peuvent en théorie se décliner aussi facilement qu’ils sont exercés par des femmes : « on ne trouvera aucune femme mécanicienne, ou qui travaille dans le ramassage de poubelle, ou comme vendeuse de mouton… Tiens ça me fait penser que le berger se dit ra3i, et que sa version féminine ra3ia, signifie non pas bergère mais femme de peu de vertu, c’est une insulte »… Par ailleurs, elle explique qu’on ne trouvera pas de femme dans les métiers qui ont trait à la pêche ou à la vente de poisson : « on a tendance à appeler un gars qui travaille dans un chalutier depuis des années : aw d’ hal cachalot , un cachalot, c’est plutôt péjoratif et c’est pour parler d’un homme qui passe son temps au port à fumer ou à boire, la version féminine n’existe pas. Mais c’est une expression qui vient de mon dialecte, je ne sais pas si elle existe dans les autres villes. On dit aussi del cachaloutrie : le fait de passer sa journée à boire au port ».
Elle évoque aussi le métier de kahwaji, celui qui vend du café/possède, tiens un café : on peut dire au féminin kahwajia mais on n’en trouvera pas, autrement dit le mot existe, mais pas le métier…
Elle donne enfin deux exemple de métiers, l’un n’existant qu’au masculin et n’étant exercé que par des hommes – el imam – et l’autre n’existant qu’au féminin, et n’étant exercé que par des femmes – al kabla (la sage-femme).
Les termes femme mra (à Jilel par exemple) ou chibania et chira (à Oran), et homme rajel (à Jilel) ou chibani (à Oran) sont distinct de bnadam (qui vient de l’arabe littéraire ibn adam, fils d’Adam), au pluriel abad.

Russe

En russe, il existe les trois genres pour les objets – féminin, masculin, neutre – et seulement deux pour les humains – féminin, masculin.
Seul le pronom personnel de la troisième personne du singulier se présente sous ces différentes formes : он (il), онá (elle), et онó (pronom neutre). Ils ou elles se diront de la même manière : они́.
Concernant les noms de métiers, comme en français, certains n’existent qu’à la forme masculine, ou bien leur forme féminine est perçue comme péjorative : c’est le cas par exemple avec avocat адвокат (адвокатша), pilote пилот, programmeur программист, caissier кассир (кассирша), technicien техник. Certaines terminaisons indiquent ce masculin, comme -ор, ер-, -тор, -лог, -граф, -вед. Par exemple : ingénieur инженер, directeur директор, régisseur режиссёр, psychologue психолог. Directeur pouvant également se dire директор et se décliner au féminin директорша (ou директриса), mais ce dernier est mal perçu (on dira plutôt madame le directeur Госпожа Директор). Mais d’autres se déclinent sans problème, comme : professeur (à l’école, au lycée) учитель, au féminin учительница ; ou professeur à la fac : преподаватель au masculin et преподавательница au féminin – attention cependant, профессор traduit parfois par professeur est en fait un grade, comme on dit docteur pour celui ou celle qui a un doctorat : il existe au féminin, профессорша, mais il est mal perçu.
Pour ce qui est de l’accord au pluriel, comme en français, le masculin l’emporte : les bons professeurs (hommes ou mixte) Хорошие учителя, les bonnes professeures Хорошие учительницы.
La distinction de sexe marque également les noms de famille : si le nom du père est Ivanov (Иванов) le fils gardera le même, mais celui de la fille deviendra Ivanova (Иванова).
Les termes femme женщина et homme мужчина sont distinct de человек, au pluriel Люди (Homme, être humain).

Wolof

En wolof, on emploie benn (article indéfini singulier qui signifie aussi le chiffre un) pour qualifier aussi bien le masculin que le féminin : benn góor un garçon, benn jigéen une fille. Idem avec l’article défini, bi, qui se met à la fin, par exemple : le garçon = góor bi, la fille = jigéen bi. Au pluriel, l’article indéfini se dit ay : des hommes ay góor, des femmes ay jigéen, des étoiles ay bidew ; et l’article défini yi : les femmes djiguen yi, les hommes góor yi, les étoiles bidew yi. Il ou elle se traduit par un seul et même pronom : moom.
Pas de distinction donc, mais on peut préciser (si nécessaire) de quel sexe il s’agit : alkaati bou góor un policier, alkaati bou jigéen une policière ; mon fils sama dom bou góor, ma fille sama dom bou jigéen (bou sert à préciser).

Grec

En grec, les trois genres existent – masculin, féminin et neutre : το αντικείμενο (l’objet), το ποτήρι (le verre), το ψάρι (le poisson), το άλογο (le cheval), mais aussi το αγόρι (le garçon). Les genres masculin et féminin s’appliquent aussi à certains objets et animaux : η τσάντα (le sac) est féminin, de même que η φάλαινα (la baleine), tandis que ο ιππόκαμπος (l’hippocampe) est masculin ; et aux humains :  η κοπέλα (la fille), ο άνθρωπος (l’homme) et η γυναίκα (la femme)… Les articles définis se déclinant comme suit : au singulier : ο (masculin), η (féminin) et το (neutre) ; au pluriel οι  (masculin), οι (féminin) et τα (neutre).
Concernant les pronoms personnels, ils se déclinent également dans les trois genres, à la troisième personne uniquement : au singulier : αυτός (masculin), αυτή (féminin), et αυτό (neutre) ; au pluriel : αυτοί (masculin), αυτές (féminin) et αυτά (neutre).
Au pluriel, la règle d’accord est la même qu’en français et dans le cas d’un groupe mixte, tout se décline au masculin :
Les hommes sont beaux = Οι άντρες είναι όμορφοι
Les femmes sont belles = Οι γυναίκες είναι όμορφες
Les hommes et les femmes sont beaux = Οι άντρες και οι γυναίκες είναι όμορφοι
Concernant les noms de métiers, certains se déclinent dans les deux genres, comme ο δάσκαλος (le professeur), η δασκάλα (la professeure), quand d’autres n’existent qu’au masculin comme
ο χτίστης (le maçon), et d’autres enfin, qu’au féminin, comme η καθαρίστρια (la femme de ménage) ou η νταντά (la nounou).
« Les métiers dont le nom est masculin », précise Ellianna, « comme dans le cas de maçon, ne sont pas exercé par les femmes, et inversement . Mais dans certains cas, lorsque le métier est un nom masculin mais qu’il est exercé par une femme, on peut changer l’article sans changer de suffixe, comme dans ο/η γιατρός (le/la docteur), o/η δικηγόρος (l’avocat/l’avocate),
o/η αστυνόμος (le policier/la policière), ou encore o/η συγγραφέας (l’écrivain/l’écrivaine) ».

Japonais

Pour le japonais, nous avons fait appel à Catherine Garnier, notre auteure, et à Yoko, locutrice.
Le japonais n’a pas de genre grammatical, mais la distinction de sexe se manifeste autrement dans la langue. Il n’y a pas non plus de pronoms personnels à proprement parler : en revanche, il existe de nombreux noms permettant de se désigner soi même ou de désigner un interlocuteur ou une tierce personne, nous explique Catherine Garnier, mais qui ne s’emploient que dans des cas particuliers. Parmi eux, 彼 (kare, masculin singulier), 彼女 (kanojo, féminin singulier), 彼ら ou 彼達 (karera ou karetachi, masculin pluriel), 彼女達 (kanojotachi, féminin pluriel). Pour se désigner soi-même, il existe plusieurs termes choisis en fonction du contexte selon deux critères : le sexe de la personne qui parle et le type de relation avec l’interlocuteur auquel elle s’adresse : le terme watakushi/watashi par exemple, est employé indifféremment par hommes et femmes mais est d’usage plutôt formel. Dans le cadre de relations plus familière (parents, amis, collègues), les femmes emploieront atashi et les hommes boku, voire ore. Si atashi reste exclusivement utilisé par les femmes, la différence commence à s’estomper en ce qui concerne boku, que de plus en plus de femmes utilisent dans certains contextes.
Concernant les noms de métiers, Yoko reconnaît que si on peut les employer aussi bien à l’égard d’une femme que d’un homme, certains sont composés du caractère 士 (shi) : 弁護士 (bengoshi) pour avocat, 消防士 (shōbō-shi) pour sapeur-pompier et 左官技能士 (sakanginōshi) pour maçon. Ce caractère final signifiait, à l’origine, guerrier, et désigne aujourd’hui un homme d’un certain statut. Désignant historiquement un être de sexe masculin, ce caractère n’a pas d’équivalent pour désigner une femme : « sa présence dans ces noms de métiers s’explique parce que ces métiers étaient autrefois réservés aux hommes », explique Catherine Garnier, « les noms en question n’ont pas changé mais ils s’appliquent aujourd’hui aussi bien aux femmes qu’aux hommes ». Si le locuteur désire préciser qu’il s’agit d’une femme, il peut cependant faire précéder le nom de métier du mot 女性 qui signifie de sexe féminin, femme : ce qui donne par exemple 女性 弁護士 (josei bengoshi), littéralement femme-avocat comme on dirait en français une femme juge, une femme journaliste. « Pour les japonais d’ailleurs ce terme, malgré l’étymologie, n’est pas forcément ressenti comme exclusivement masculin », ajoute notre auteure.
Le cas d’infirmier/infirmière est encore différent : Yoko nous explique que si le terme peut être décliné pour un homme 看護士 ou pour une femme 看護婦 , il a récemment été décliné dans une forme « mixte » : 看護師 , à l’aide du caractère 師 qui désigne quelqu’un maîtrisant un métier particulier. Mais, précise Catherine Garnier, cette forme ne change qu’à l’écrit : à l’oral, 士 et 師 se prononcent tous les deux shi.
Sur la question du sexisme dans la langue, notre auteure est sceptique :

« La réalité, c’est qu’il existe des objets sexués et qu’il faut bien des noms pour nommer ça. Mais seulement quand c’est pertinent : pour les animaux par exemple, nous avons en français des termes pour distinguer le sexe des animaux d’élevage, mais pas pour, mettons la coccinelle, parce qu’on n’en a pas besoin. La question évidemment, c’est comment la langue se situe face à une nouvelle réalité qu’elle doit nommer : maintenant que des femmes exercent ces métiers, on a envie de le dire ! On a envie de les nommer. La féminisation des noms de métiers, c’est un problème lexicologique qui existe pour des langues comme le français où la question du genre grammatical, donc de l’accord et de l’article, pose problème : quand on change la langue on essaie de faire avec les moyens qu’elle nous laisse. Mais la question ne se pose pas en japonais parce que le nom de métier en lui-même ne permet pas d’indiquer linguistiquement qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme, il est le même pour tout le monde. »

Elle nous donne l’exemple de geisha, un métier qui n’est exercé que par les femmes, et qui pourtant s’écrit 芸者 , littéralement personne-artiste : aucun élément linguistique ne permet de savoir qu’il s’agit d’une femme. Seule exception, nous dit-elle, le cas de ama, qui est particulier. Il existe deux graphies : 海人 littéralement personne de la mer et qui signifie plongeur/plongeuse ; mais ce métier étant surtout féminin, on peut utiliser 海女, comme l’écrit Yoko, littéralement femme de la mer.

Islandais

Nous avons également recueilli le témoignage de Kristín Jónsdóttir, notre auteure d’islandais, langue qui comprend les trois genres : féminin, masculin et neutre.
La troisième personne se décline ainsi : au singulier hann (masculin), hún (féminin), et það (neutre) ; au pluriel þeir (masculin), þær (féminin) et þau (neutre). Les adjectifs s’accordent, et au pluriel, lorsqu’il y a les deux genres, le neutre l’emporte :
Strákurinn er fallegur = le garçon est beau – masculin singulier
Stelpan er falleg = la fille est belle – féminin singulier
Barnið er fallegt = l’enfant est beau – neutre singulier
Strákarnir eru fallegir = les garçons sont beaux – masculin pluriel
Stelpurnar eru fallegar = les filles sont belles – féminin pluriel
Börnin eru falleg = les enfants sont beaux – neutre pluriel
Strákurinn og stelpan eru falleg = le garçon et la fille sont beaux – neutre pluriel

« En réalité », précise Kristín Jónsdóttir « on utilise souvent þeir (masculin pluriel) là où il serait pourtant facile d’utiliser le neutre :
Þau sem halda að lífið sé auðvelt = ceux (neutre) qui pensent que la vie est facile
est aussi valable que
Þeir sem halda að lífið sé auðvelt = ceux (masculin) qui pensent que la vie est facile ;
pourtant, les gens utilisent souvent le masculin au lieu de profiter du neutre. Certains disent que c’est de l’anglicisme, they… ».
Concernant les noms de métiers, il y en a qui n’existent qu’au masculin, comme læknir (médecin) ou Forseti (Président) : « récemment, nous avons eu un débat au sujet d’un article », explique-t-elle, « dans lequel le journaliste parlait d’un médecin, mot masculin, et le reprenait avec le pronom masculin, alors que la photo montrait qu’il s’agissait d’une femme. Grammaticalement, c’est correct bien sûr, mais ça me dérange : je sens que ma langue peut tout à fait dire quelque chose comme le médecin ou le président a été invitée, elle a accepté ». Elle cite également l’exemple de flugfreyja (hôtesse de l’air), qui à l’inverse, n’existe au départ qu’au féminin, mais pour lequel un équivalent masculin, flugþjónn a été adopté sans problème. « J’ai un ami pourtant, qui continue à employer le terme féminin et à se dire hôtesse de l’air ».
D’après elle, le neutre offre une possibilité dont il faut profiter : il n’est même plus question de féminiser la langue (à travers les noms de métiers notamment) mais d’abolir la distinction de genre, permettant ainsi à des personnes qui ne se sentent ni homme ni femme de ne pas se retrouver catégorisées malgré elles. Sur les papiers officiels par exemple, où l’on nous enjoint, ne serait-ce qu’en réservant un billet d’avion, à cocher la catégorie qui correspond à son sexe. « D’un autre côté », reconnaît-elle, « ces catégories permettent d’établir des statistiques, et les féministes ont besoin de ces statistiques »… Pas si simple, donc.
Depuis le 1er janvier 2018, l’Islande est devenu le premier pays à mettre en place une loi sur l’égalité de salaire entre les hommes et les femmes. À la question « pensez-vous que ce type d’avancée sociale passe aussi par la langue ? », notre auteure répond : « oui, je pense sincèrement que la langue a une force qu’on ne comprend pas totalement ». C’est la raison pour laquelle elle est attentive, entre autres, à remplacer dans ses propres textes ou dans ceux qu’elle relit le terme maður, quand il est employé pour désigner un homme, par karl.
Pour être plus clair, voici la terminologie employée pour distinguer homme, femme et être humain en islandais :
maðurinn = être humain
maður = homme et être humain à la fois
kona = femme

karl = homme

karlmennska = masculinité, virilité

Le terme maður est donc porteur d’un double sens qui ne convient pas à tout le monde : « les femmes aussi sont des maður » explique notre auteure, il ne lui semble donc pas légitime de l’employer pour désigner un homme.

 

Il existe plus de 7000 langues dans le monde, nous ne pourrons évidemment pas les aborder toutes, et il ne s’agit ici que d’un court aperçu sur chacune des langues évoquées ; mais une si petite sélection suffit à montrer que la notion de genre grammatical (quand elle existe), ses formes, ses manifestations et ses usages varient d’une langue à l’autre. N’hésitez pas à nous expliquer ce qu’il en est dans la/les vôtre(s) dans les commentaires !

 

Un grand merci à toutes celles et tous ceux qui ont bien voulu répondre à cette enquête !

 

Épisode suivant : Langue et grammaire : quand les règles changent

Épisode précédent : À quoi sert le genre ?

 

Laure Gamaury

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